mercredi 15 août 2018

Jamais assez malade




Il y a de ces sujets difficiles. Délicats. Ces sujets que l’on aborde qui nous ont pourtant concerné pendant des années sans que personne ait pu réellement le voir ou réellement saisir sa gravité.

Je ne sais plus quand cela a commencé. Quand cela a viré à une obsession complète. Quand la nourriture est devenue mon moyen de me faire du mal. Ou plutôt, mon manque de nourriture.

Ça a commencé par une simple envie de perdre du poids. Et ça a dégénéré. Complètement.

Les kilos s’en allaient. Peu à peu. Et mon obsession est devenue de plus en plus intense.

Se peser tous les matins. Tous les soirs. Avant de se coucher. Après avoir mangé.

Faire de l’exercice à chaque moment de la journée. Serrer les abdominaux. Rester debout. Faire 600 abdos tous les jours. Tous les putains de jours.

Mesurer son tour de bras en essayant sans cesse de vouloir pouvoir le faire en un tour de main. Regarder son reflet dans le miroir. Voir toujours à quel point j’étais grosse, à quel point j’avais encore et encore besoin de perdre du poids. Et m’ajouter 100 abdos de plus pour la culpabilité.

Mon assiette se composait d’à peine 5 bouchées à avaler. Plusieurs litres d'eau à avaler par jour pour oublier la famine, les gargouillements qui rappellent que je n'ai pas mangé depuis longtemps. Trop longtemps. 

« Je n’ai pas faim ce soir » disais-je. Presque tous les soirs. « J’ai trop mangé à la cantine ce midi ». Des excuses, et toujours des excuses. Pour cacher le mal que je me faisais endurer. Pour cacher cette maladie qui me rongeait de plus en plus chaque jour.

Et je n’avais pourtant pas l’impression d’être malade. Je voulais juste perdre du poids, juste atteindre cette perfection que je voyais à la télé et dans les magazines depuis des années. Atteindre cet idéal que l’on nous vendait.

Après une enfance remplie de gourmandise, j’avais juste envie qu’on arrête de me dire que j’étais grosse. Pour une fois, qu’on arrête de me dire que je devais perdre du poids.

J’avais réussi. Parfaitement. On finissait même par me dire que j’étais trop maigre. Mais je ne comprenais pas que j’avais franchi la ligne de trop, que j’étais partie beaucoup trop loin de l’objectif initial.

Les années ont passés. L’obsession est restée. L’anorexie est devenue boulimie. Manger à n’en plus finir, se faire vomir, compenser par le sport. 

Et le mal est encore là. Cette petite voix me suppliant de ne pas prendre de repas résonne. Encore et encore. Je lutte. Je lui fais comprendre que je ne me laisserais pas faire une fois de plus. Je refuse de croire, une fois de plus, que ma vie se résume à faire de moi un simple tas d’os toujours plus léger.

Parfois, je n’y arrive pas. Parfois, je cède. Je recommence à croire que la maladie est ce que j’ai de plus précieux. Je recommence à faire confiance en cette voix qui continue à me faire croire que je suis trop grosse. Trop de gras. Trop de calories. Trop de sucre. Trop de poids sur la balance.

Et la vérité est que je ne sais pas si un jour je ne finirais pas être guérie. Si un jour, l’obsession sur chaque bouchée que j’avale partira. Si un jour, je pourrais manger sans penser au nombre de calories. Sans penser au nombre d'heures de sport que je vais devoir faire pour éliminer. Sans penser à l’impact que cela aura sur mon corps. Sans penser à me gaver de cette tablette de chocolat pour que demain, enfin, je puisse prendre un nouveau départ et commencer à nouveau ce régime.

J’avance. J’essaye de me libérer. De ne plus avoir peur du poids qui monte sur la balance. De ne plus avoir peur d’être grosse en pensant que c’est la pire chose qui puisse m'arriver.

J’essaye de ne plus mettre les doigts à la gorge après m’être gavée de nourriture. J’essaye de ne plus me réfugier sur le tapis de course pour compenser ces calories de trop. J’essaye de ne plus regarder mon reflet en pensant à quel point j’ai besoin de perdre du poids. De toute mes forces, j'essaye. Je lutte. 

Il y a souvent des victoires mais parfois des échecs. J’y mets toutes mes forces, mais la bataille est souvent difficile quand on est seule face à une telle force. 

Et je sais que c’est dans ma tête que tout se passe. Que j’aurais beau à avoir la peau sur les os, que j’aurais beau pouvoir faire le tour de mon bras avec ma main, le dégoût face au reflet restera. Elle s’ancrera toujours, qu’importe l’aspect physique de mon corps. 

Mais j’ai fait le choix de guérir. De laisser derrière moi tous ces aspects qui ont bouffé mon adolescence. De faire face aux victoires comme aux échecs. Et de pouvoir dire, au moins, au revoir à cette maladie qui m’a rongé et qui continue à ronger tant de filles, tant de femmes et d’hommes partout dans le monde.

L’anorexie, la boulimie et l’hyperphagie sont des réelles maladies qui peuvent être visibles comme invisibles. Elles touchent n’importe qui. Faites attention à vos paroles, à votre comportement. Faites attention à vos enfants, à vos remarques, à vos pensées. Un rien peut briser une personne déjà amochée.

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